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— Publié le Jeudi 12 Mars 2026 dans le blog de Sound-fishing

Pollution sonore et prise de son

Il n’y a rien de plus frustrant que de découvrir un spot génial, où tous les ingrédients pour enregistrer un son parfait sont au rendez-vous, où la sensation d’espace est grandiose mais, le temps de s’installer, un ballet incessant d’avions se met en place et rend impossible la moindre prise son propre et digne de ce nom.

Des heures, oui des heures, perdues à attendre que les avions passent, perdues à faire et refaire encore et encore des prises sons qui ne devraient prendre que quelques minutes, perdues à tenter de nettoyer une prise son que l’on veut sauver de la corbeille.

Un passage d’avion, même haut dans le ciel à son altitude de croisière de 37 000 pieds, reste dans le champ du micro facilement 2 à 3 minutes, et les cadences de passage sont telles qu’il est parfois impossible d’avoir un petit créneau d’une à deux minutes pour faire un son. Certes un avion si haut ne masque pas tout l’environnement sonore proche mais le bruit des moteurs laisse un voile dans les graves et les bas médiums tout à fait perceptible, ce qui rend l’enregistrement inutilisable dans bon nombre de situations.

On ne parle même pas des jets privés qui, par leur altitude de vol plus basse, sont extrêmement bruyants. Certains émettent même un sifflement très puissant. On ne parle pas non plus des petits coucous de plaisance qui ont la fâcheuse tendance à venir combler les moments creux des vols commerciaux. Il est cruel de constater que les ambiances sonores avec un bruit d’avion, même léger, sont rejetées par les utilisateurs alors qu’il s’agit simplement de la réalité sonore du monde d’aujourd’hui.

Les sites de suivi des vols en direct aident à repérer les couloirs de vol et permettent de trouver des zones qui en théorie ne devraient pas être trop impactées par le bruit des avions. Mais elles sont rares tant leur bruit s’entend à des kilomètres à la ronde. Il faut passer beaucoup de temps à étudier ces cartes pour trouver l’endroit, le jour et l’heure la plus propice à l’enregistrement de sons extérieurs.

Image des vols d'avions au-dessus de la France - FlightRadar24

La période du Covid 19 a été un moment un peu hors du temps pour beaucoup de choses et notamment les prises sons. Finis les bruits d’avions, de voitures et autres engins mécaniques. Les autorisations de déplacement restreintes des confinements ont malheureusement limité les possibilités de prises son variées. Mais cela a permis de prendre conscience de la prépondérance de cette pollution sonore dans nos vies et du frein à l’exercice de mon métier que cela représente.

Qualifier et quantifier la pollution sonore, et encore plus la gêne qui est profondément subjective, n’est pas chose facile. Là où autrefois on observait uniquement le niveau sonore, les décibels (dB) émis par une pollution sonore, on s’attache beaucoup plus aujourd’hui à constater l’émergence d’une source sonore, c’est à dire la différence de niveau sonore entre un moment avec et un moment sans cette source sonore. Le concept d’émergence rend ainsi mieux compte de l’impact d’une pollution sonore dans un contexte donné. Si vous êtes en ville, à Paris ou à la campagne, le passage d’un avion n’aura pas le même impact en raison du fond sonore ambiant déjà élevé en milieu urbain. J’ai plusieurs fois fait le test avec un sonomètre. Le niveau sonore d’un environnement calme et naturel avoisine les 35dB. Lors du passage d’un avion il grimpe jusqu’à 65 voire 95dB pour les avions les plus bas et les plus bruyants. On double ou triple quasiment le niveau sonore.

Bernie Krause* est un musicien, naturaliste et docteur en bioacoustique. Il est à l’origine du terme  biophonie et a contribué à définir le concept d’écologie du paysage sonore développé par Murray Schafer**. Il s’est notamment intéressé à la façon dont le monde biologique s’est coordonné pour se faire entendre, comment chaque espèce a su occuper une partie du spectre sonore que d’autres n’occupaient pas afin d’être audible de ses congénères. Ses premières prises de son, il les a réalisées avant le gros boom des vols commerciaux. Des dizaines d’années plus tard, il est revenu sur les lieux de ses premiers enregistrements pour constater qu’un grand nombre des sons de la nature avaient tout simplement disparu et que la pollution sonore du monde moderne n’était pas étrangère à ce phénomène. Beaucoup d’animaux ont dû se taire faute de pouvoir être entendus. D’autres se sont réorganisés ou s’adaptent en fonction des moments où l’humain leur laisse un peu de place pour s’exprimer. Il donne des exemples flagrants où une biophonie dense et continue devient presque muette au passage d’un avion qui couvre une grande partie du spectre de la communication animale.

Malheureusement le spectre de fréquences sonores sur lequel s’étend le bruit des réacteurs d’un avion rend difficile le nettoyage des sons. Même avec les outils très performants d’aujourd’hui qui permettent d’intervenir de façon chirurgicale, même aidé de l’IA, il est difficile de gommer toute trace de ce bruit parasite sans perdre la richesse du signal sonore qui nous intéresse, notamment la profondeur, l’espace du champ sonore. Cela reste possible mais au prix d’un grand sacrifice de la qualité sonore et artistique de la prise de son.

Le spectrogramme suivant montre une comparaison du même spot extérieur avant et pendant le passage d’un avion. Cette comparaison permet de voir l’étendu de l’emprise du bruit d’avion sur le spectre et tout ce qu’il faudrait corriger, supprimer ou remplacer pour faire disparaître cette pollution sonore.

Spectrogamme d'une ambiance sonore avec et sans avion

La prise de son en extérieur est un moment particulier, un moment de liberté, de sensorialité, de découverte, un moment privilégié du métier de preneur de sons. Mais les instants de pleine satisfaction, les moments où l’on à l’impression d’un travail accompli, d’un travail bien fait sont de plus en plus rares et courts. La pollution sonore due aux avions n’est pas la seule mais c’est de loin celle qui m’a fait perdre le plus de temps et enrager le plus souvent durant ma vie de preneur de sons. J’ai toutefois bon espoir que le développement de l’aviation électrique apportera son lot d’innovations notamment sonores.

* Bernie Krause, Le Grand Orchestre Animal, Flammarion 2012

** Murray Schafer, Le Paysage sonore - Le monde comme musique - Wild Project 2010 - Édition originale TheTunning of the World 1977

 


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